Le pire contexte pour une Coupe du monde : « Et pourtant, elle tourne »
La vingt-troisième édition de la Coupe du monde de football s’ouvrira le 11 juin au Mexique, quatre-vingt-seize ans après la première édition organisée en Uruguay en 1930 — deux éditions, celles de 1942 et de 1946, ayant été annulées en raison de la Seconde Guerre mondiale.
Les trois pays d’Amérique du Nord accueilleront la prochaine compétition, la plus vaste jamais organisée par le nombre de sélections engagées, passé de 32 à 48 équipes nationales, et, par conséquent, par celui des rencontres, désormais porté à 104 contre 64 auparavant. Elle sera également la plus étendue par le nombre de stades appelés à recevoir les matchs dans les villes des États-Unis (11 stades), du Canada (2 stades) et du Mexique (3 stades).
Si la FIFA, la Fédération internationale de football, a prétendu que l’élargissement du nombre de sélections visait à renforcer la représentation des continents et à favoriser la diffusion du sport le plus populaire au monde, il est évident que l’objectif est économique, médiatique et électoral en interne. Cela ne manquera pas d’affecter le niveau de la compétition, compte tenu des écarts considérables de moyens entre plusieurs équipes appelées à s’affronter dès le premier tour.
La Coupe de Trump et d’Infantino
On peut dire que cette compétition se tiendra à un moment où le monde connaît des guerres d’une sauvagerie sans équivalent depuis des décennies. Les États-Unis, pays où se dérouleront les deux tiers des rencontres (78 matchs), sont engagés dans nombre d’entre elles, directement ou par le biais de livraisons d’armes et d’opérations spéciales. Leurs relations politiques et économiques sont tendues avec leurs deux partenaires dans l’organisation, le Canada et le Mexique (13 matchs dans chacun de ces deux pays), et troublées avec la plupart des États européens participants. Ils seront vraisemblablement le premier pays hôte de l’histoire des Coupes du monde à refuser des visas d’entrée à des milliers de supporters, ainsi qu’à des dizaines de membres des staffs techniques, d’entraîneurs et de journalistes accompagnant quinze sélections asiatiques, africaines et sud-américaines. Il est également prévisible qu’ils multiplient les obstacles à l’installation et aux déplacements de la délégation iranienne, dans le contexte de leur guerre contre Téhéran, dont les conséquences ne s’éteindront pas, même si les deux parties signent un accord avant ou durant le «Mondial».
Le
président de la FIFA, Gianni Infantino, proche personnellement de Donald Trump,
à qui il a décerné il y a quelques mois un prix pour le moins étrange baptisé «prix de la paix», mise sur la Coupe du monde 2026 pour accumuler d’immenses
profits au bénéfice de la FIFA, grâce aux sommes considérables générées par les
droits télévisés, la publicité à travers le monde et les activités de
sponsoring dans chacun des trois pays. Il a accepté la mise en vente de billets
à des prix exorbitants, notamment dans plusieurs stades américains, au motif
que les tarifs y sont déjà élevés lors des grands événements sportifs. Il est
ici question de prix dépassant officiellement les 2 500 dollars par billet et
atteignant, sur le marché noir, plusieurs milliers de dollars, parfois même des
dizaines de milliers. La FIFA n’en a proposé qu’un nombre limité autour de 100
dollars, selon une grille tarifaire qui fait des tribunes un espace réservé aux
catégories sociales aisées ou fortunées. Infantino, qui vit entre la Suisse, le
Qatar et les États-Unis, compte également satisfaire les confédérations
continentales en augmentant le nombre de sélections qui les représentent, afin
d’assurer sa réélection pour un quatrième mandat en 2027, lui qui dirige la
FIFA depuis 2016. Il avait précédemment exclu la Russie de toutes les
compétitions après son offensive contre l’Ukraine en 2022, mais a refusé
d’écarter Israël de la moindre compétition, malgré la guerre génocidaire à
Gaza, au nom du refus d’introduire la politique dans le sport!
Il est à craindre que cette édition de la Coupe ne soit marquée par des opérations policières et par des interventions de l’ICE contre les rassemblements aux États-Unis, où migrants et touristes ont d’ordinaire l’habitude de parcourir rues et bars autour des stades, dans des carnavals colorés célébrant les sélections de leurs pays, mais pourraient cette fois être arrêtés et expulsés s’il s’avère qu’ils sont «en situation irrégulière» ou titulaires de permis de séjour temporaires dont le renouvellement a pris du retard. Des organisations américaines et internationales de défense des droits humains alertent sur le danger qu’un moment de joie, de célébration du sport, de la diversité et des cultures, se transforme en occasion de mobilisation pour la police de l’immigration, de campagnes racistes et de slogans nationalistes hostiles aux valeurs de tolérance et d’ouverture, au point de défigurer l’événement planétaire majeur que constitue, durant un mois entier, la Coupe du monde.
Dans de nombreux milieux internationaux de défense des droits, des appels au boycott ont été lancés pour ces raisons, ainsi que pour empêcher Trump et Infantino d’en tirer bénéfice, d’autant que l’on s’attend à ce que Trump assiste aux matchs de la sélection de son pays, ainsi qu’à la finale, au terme de laquelle il remettrait lui-même le trophée à l’équipe victorieuse. Il l’avait déjà fait après la finale de la Coupe du monde des clubs organisée aux États-Unis l’été dernier, obligeant les joueurs du club anglais de Chelsea à célébrer leur victoire et à prendre les photos officielles en sa compagnie, ce qui avait alors suscité l’irritation de plusieurs d’entre eux, qui exprimèrent leur agacement de le voir demeurer auprès d’eux jusqu’au tout dernier instant.
L’environnement, les distances et le silence européen
À tous ces éléments étrangers au sport s’en ajoute un autre : la question environnementale, passée sous silence par les mêmes instances qui l’avaient soulevée en 2022 lors de la Coupe du monde au Qatar. Ce qui avait alors été reproché à l’organisation concernait l’exploitation des travailleurs étrangers, à juste titre, mais aussi la pollution ou l’atteinte à l’environnement causées par la climatisation dans les stades, les hôtels et les moyens de transport. Or ce second reproche était excessif, d’autant qu’il émanait d’acteurs qui ne s’interrogent pas, par exemple, sur le chauffage de l’eau de dizaines de milliers de piscines couvertes en Europe et en Amérique du Nord durant l’automne et l’hiver, sans même parler de la climatisation quotidienne de toutes les infrastructures sportives au printemps et pendant l’été américains.
Aujourd’hui, trois pays immenses, dont la superficie cumulée dépasse celle du Qatar de 1 830 fois, s’apprêtent à accueillir des dizaines de milliers de personnes qui viendront s’ajouter à des centaines de milliers d’autres. Beaucoup voyageront en avion d’une ville à l’autre, utiliseront hôtels, voitures et aires de repos, ce qui multipliera les émissions de dioxyde de carbone et aggravera dangereusement la pollution de l’environnement.
Malgré tout cela, rien de ce qui précède ne change le fait que des milliards d’êtres humains attendent le coup d’envoi de la Coupe du monde, le soir du jeudi 11 juin, lors d’un match qui opposera le Mexique à l’Afrique du Sud. Il ne fait aucun doute que leurs regards se tourneront vers les stades d’Amérique du Nord pendant cinq semaines. Car le football, malgré la dégradation des pays, la médiocrité de leurs dirigeants et celle des fédérations qui accueillent parfois ses compétitions, «continue de tourner», tout comme la Terre — ainsi que le dit un jour Galilée —, les jours, les espoirs, et les petites comme les grandes désillusions.




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