La CAN, la mondialisation et le footballeur dans sa solitude

Rabat, 18 janvier 2026. Dès que la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) entre le Maroc et le Sénégal s’est grippée, un réflexe ancien s’est imposé: ramener l’embrasement à «l’Afrique», comme si le tumulte venait d’une supposée inclination au désordre, d’une émotion collective réputée ingouvernable. Cette lecture culturaliste (et souvent raciste) a une efficacité redoutable: elle évite de regarder de près. Or la finale de Rabat renvoie à une réalité très actuelle et largement universelle.

La CAN se joue désormais au point de rencontre du sport de haut niveau, d’un marché mondial du spectacle, de technologies arbitrales et d’enjeux politiques attachés aux États-hôtes. Les tensions de ce soir-là ne disent rien d’un «tempérament africain». Elles éclairent un tournoi devenu vitrine, laboratoire sportif et institutionnel et épreuve continue de crédibilité.

La séquence a frappé par son empilement et son évolution dramatique. Un but refusé au Sénégal, puis un penalty accordé au Maroc après intervention de l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR); la contestation immédiate et le retrait des joueurs sénégalais appelé par leur entraîneur durant presqu’un quart d’heure; des heurts entre supporteurs, ramasseurs de ballons et forces de l’ordre dans un coin du stade; une médiation rendant possible la reprise; puis la panenka[1] tentée par Brahim Díaz et arrêtée par Édouard Mendy; enfin, en prolongation, un but fabuleux de Pape Gueye scellant la victoire du Sénégal (1-0). En quelques minutes, la finale a glissé vers une scène où se jouaient, dans le même souffle, l’action footballistique, l’autorité de l’arbitrage, la confiance collective et la souveraineté de l’image.

Ainsi, ce qui s’est joué à Rabat dépasse le cadre d’un incident d’une finale intense. Une évidence institutionnelle s’est trouvée mise à l’épreuve. En fait, une compétition tient parce qu’un accord tacite la soutient, et quand ce socle se lézarde, le match devient négociation à ciel ouvert. Or la CAN, aujourd’hui, comme tout grand tournoi, vit sous une exposition telle qu’elle supporte difficilement cette situation de flottement. Et la crise s’accélère à la vitesse des images: chaque angle de caméra devient argument, chaque ralenti se change en pièce à conviction, et chaque commentaire lance un récit concurrent.

Dans cette perspective, la VAR doit être comprise comme un acteur à part entière. La technologie promet une justice plus sûre et une décision mieux étayée. Elle transforme aussi le temps du jugement, et installe l’attente, la relecture, et parfois l’hésitation. Ce qui relevait jadis du geste arbitral instantané devient procédure publique. On ne se contente plus d’«apprendre» la décision, on la voit se «fabriquer». Et parce que l’image s’offre comme certitude, chacun se sent fondé à trancher. La VAR rehausse donc l’exigence, et rend la frustration plus brutale. Elle ne dissout pas la contestation, elle la déplace vers un terrain plus technique, plus argumenté, et en principe plus tranchant. La finale de Rabat en a donné une illustration nette: la recherche d’une preuve visuelle ouvre parfois un champ d’interprétation plus vaste que celui du doute ordinaire.

L’événement, cependant, se laisserait mal saisir si on le rapportait uniquement à l’arbitrage. Les heurts dans le stade rappellent une autre dimension. La CAN est un dispositif de masse, et tout dispositif de masse suppose une gestion précise des flux, des distances, des interactions entre publics, personnels et forces de l’ordre. Une foule se calme ou s’échauffe rarement par «magie[2]». Elle réagit à des perceptions d’injustice, à des rumeurs, et à des mouvements de panique ou d’hostilité. Dans un match aussi chargé et décisif, la moindre friction devient message. Lorsque les joueurs quittent le terrain pour protester, le stade se retrouve suspendu à une question d’autorité. Cette suspension se traduit vite en agitation, surtout à l’ère où les tribunes sont reliées, en temps réel, aux réseaux sociaux, aux médias, aux boucles de commentaires et aux vidéos qui circulent sur leurs portables plus vite que les versions officielles.

D’une histoire d’émancipation à une institution mondialisée

La CAN, au fond, a toujours excédé la simple logique du tournoi. Elle naît en 1957, avec la création de la Confédération africaine de football (CAF), au moment où l’Afrique entre, par vagues, dans l’émancipation du colonialisme européen et la construction d’institutions continentales. La première édition, à Khartoum au Soudan, fut modeste par son format et immense par sa portée. L’Afrique du Sud de l’apartheid en fut exclue, l’Égypte de Nasser remporta le trophée, et l’événement installa une communication politique (drapeau, hymne, fierté et fraternité) à une époque où les indépendances nationales cherchaient leurs signes. Depuis, cette dimension fondatrice s’est continûment reconfigurée: élargissement du tournoi dans les années 1960, professionnalisation des fédérations, mondialisation des circulations de joueurs, montée en puissance des médias dès les années 1980, et enfin insertion du football africain dans une économie où droits, calendriers et audiences structurent désormais tout un écosystème.

Ces transformations ont placé la CAN dans un régime où l’on gouverne par la visibilité. Accueillir un tournoi ne consiste plus seulement à offrir une fête populaire. Il s’agit de démontrer une capacité à organiser, arbitrer, produire des images et séduire en dehors du continent. La question du calendrier, de son côté, reflète les rapports de force. La CAN fut longtemps associée à janvier-février, puis elle a connu des déplacements, dont l’édition 2019 en Égypte, tenue en juin-juillet et élargie de 16 à 24 équipes.

Ces oscillations traduisent une négociation permanente avec les ligues européennes et la disponibilité des joueurs, devenue centrale à mesure que des dizaines de footballeurs africains évoluent dans les grands clubs européens. L’édition marocaine, organisée du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, relève donc de la même logique d’ajustement: préserver la participation des joueurs, réduire les frictions avec les compétitions de clubs, maximiser l’audience (et les revenues), d’autant qu’on se trouve à six mois de la Coupe du monde qui se jouera en Amérique du Nord (sous le parrainage de Donald Trump)!

Le Maroc constitue, en plus, lors de ce dernier exercice, un cas exceptionnel. Sa CAN s’inscrit dans une trajectoire de diplomatie et d’ambition, vers la prochaine Coupe du monde, où les Marocains vont tenter de confirmer l’excellent niveau qui leur a permis d’atteindre la 4ème place lors du Mondial 2022 (tenu en novembre et décembre au Qatar). Elle s’inscrit aussi dans la marche vers 2030, lorsqu’ils coorganiseront la Coupe du monde avec l’Espagne et le Portugal, dans une architecture singulière incluant trois matchs en Amérique du Sud[3].

La CAN a de ce fait pris la forme d’une répétition générale, dont la stratégie événementielle vise à créer une impression de maîtrise, d’ouverture, de fluidité et de capacité.

La vitrine, toutefois, a un envers. Elle rend saillants les débats internes sur les priorités publiques. Les slogans de plusieurs manifestations marocaines au cours de l’année 2025 ont opposé «hôpitaux» et «écoles» aux «stades». Ils ont imposé un langage budgétaire des plus politiques, celui de la hiérarchie des urgences et de la justification de la dépense. L’État met en avant les retombées, la modernisation de l’infrastructure, et l’horizon 2030. La demande sociale ramène au présent, aux priorités, à la qualité des services, à l’accès aux soins et à l’éducation. Deux temporalités, de la promesse et du quotidien, se croisent et se heurtent. La CAN ne cause pas la tension, mais elle la met en lumière.

La solitude du footballeur

Sur ce fond, la finale de Rabat, ses scènes et son résultat, ont par conséquence réinvité le politique. D’où, après le match, l’irruption de registres qui débordent largement le sport: félicitations et condamnations de certains débordements, annonces de procédures, appels à préserver la fraternité africaine, efforts pour refermer la crise et empêcher qu’elle ne fracture le commun symbolique porté par la compétition et rappels des promesses de l’avenir proche.

Et pourtant, au milieu des institutions, marchés, images, attentes et querelles, un détail garde une densité humaine incomparable: le penalty de Brahim Díaz. Une panenka, comme tentative de tenir tête à l’angoisse en la transfigurant en élégance. Lorsqu’elle est arrêtée, le football révèle sa part la plus intime et la plus cruelle, l’instant où un individu, sous le regard de dizaines de milliers de personnes et de centaines de millions de téléspectateurs, voit son désir de maîtrise se retourner contre lui. La tristesse n’est alors pas seulement celle d’un match qui bascule, ni même celle d’une célébration ultime perdue. C’est celle d’un homme saisi dans une image qui lui échappe, aussitôt ralentie, rejouée, commentée, moquée, imitée et mémorisée.

Dans l’économie contemporaine du spectacle, l’erreur devient archive. Et c’est ainsi que le football, même au cœur des grandes manœuvres de marketing et d’argent, conserve une dimension tragique au sens le plus simple et le plus individuel: la fragilité exposée, la solitude d’un geste, les larmes, et la vie qui bascule en quelques secondes…

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[1] Un penalty piqué plein axe, misant sur le contre-pied du gardien, popularisé par Antonín Panenka, international tchécoslovaque, qui l’a immortalisé en finale de l’Euro 1976, remportée par sa sélection face à la République fédérale d’Allemagne.

[2] Plusieurs scènes de dispute, survenues au cours de la compétition (y compris lors d’une altercation autour de la serviette utilisée par le gardien de but sénégalais), ont été interprétées comme résultants des tentatives de recours à la « magie noire » pour ensorceler l’adversaire.

[3] Trois matchs seront disputés en Uruguay, au Paraguay et en Argentine afin de célébrer le centenaire de la Coupe du monde. Une rencontre se tiendra à Montevideo, en Uruguay, en hommage au rôle de l’Uruguay, pays hôte et vainqueur de l’édition inaugurale de 1930. Une autre se jouera en Argentine, en reconnaissance de la place qu’y occupa l’Argentine, finaliste de cette même première édition. Le troisième match aura lieu au Paraguay, en considération du fait que le pays accueille le siège de la CONMEBOL (Confédération sud-américaine de football), première et seule confédération existante au moment de l’édition fondatrice de 1930.

Ziad Majed

Article publié dans AOC, le 5 février 2026

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